Mangas : une année record menacée par le phénomène du scantrad ?

2020 est une année record pour le monde du manga avec plus de 23 millions d’exemplaires physiques vendus dans la francophonie. En parallèle, le scantrad, phénomène illégal faisant référence à un manga qui a été scanné et traduit depuis sa langue originale vers une autre, demeure toujours et menace l’édition.

Le manga en forme en 2020 !

En dépit de la pandémie, les chiffres du manga sont toujours aussi impressionnants. À l’instar du monde de la bande dessinée qui connait en France une croissance de 9% de volume vendus en 2020, le manga inscrit une croissance de 18%, inattendue compte tenu du contexte sanitaire. Les données recueillies par le panéliste américain GfK sont formels : l’année 2020 est une année record. 53,9 millions d’exemplaires de bandes dessinées ont été vendus en France.

Infographie illustrant une étude de GfK présentant le marché de la BD en 2020
Infographie illustrant une étude de GfK présentant le marché de la BD en 2020

Naruto : une année 2020 de folie !

Cette bonne forme du marché du manga s’illustre, entre autres, par le succès de Naruto en 2020, même plusieurs années après la fin de sa sérialisation. Créé par Masashi Kishimoto, c’est tout simplement un des cartons de l’année 2020 ! Avec quasiment 1,2 million d’exemplaires francophones vendus, il fait presque deux fois mieux que lors de l’année précédente (667 650 exemplaires vendus). En termes de chiffres, cela donne un tome vendu toutes les trente secondes. De nombreuses personnes se sont lancée dans l’aventure de Naruto en 2020 : 127 850 tomes 1 ont été vendus sur cette période, soit le manga le plus vendu de 2020 en France ! La série s’étant arrêtée en 2016, l’exploit n’en est que plus grand et montre à quel point Naruto est une œuvre cultissime dans le monde du manga. L’éditeur français Kana se félicite de ce succès sur Twitter, en offrant à ces fans des chiffres épatants !

Le phénomène du « Scantrad » : une menace pour ce marché florissant ? 

« Ils gagnent très bien leur vie sans remonter aucun droit aux auteurs et aux éditeurs », Christel Hoolans, directrice générale de Kana

Même si les ventes n’ont jamais été aussi hautes en France, le phénomène du scantrad constitue toujours une menace pour les éditeurs, dans l’Hexagone comme au Japon. Ce phénomène fait référence à un manga qui a été scanné et traduit depuis sa langue originale vers une autre. Ces scans sont disponibles gratuitement sur internet sur des sites regroupant des nombreuses séries. Ces pratiques datant des années 90 sont totalement illégales et certains éditeurs se sentent même menacés par ces pratiques. Christel Hoolans, directrice générale de Kana et Le Lombard, pour une interview de Livre Hebdo, dénonce ces portails pirates « qui gagnent très bien leur vie sans remonter aucun droit aux auteurs et aux éditeurs » . En effet, certains sites peu scrupuleux n’hésitent pas à placer de nombreuses publicités afin de dégager des revenus de ces pratiques illégales.

Mais comment en est-on arrivé là ? La raison est simple : une forte carence dans l’offre légale physique. Dans les années 90, les œuvres n’étaient que très peu distribuées en dehors du Japon. De plus, les mangas sont traditionnellement prépubliés par chapitre dans des magazines japonais, avant d’être vendus en volumes reliés. Pour suivre au plus près cette temporalité (hebdomadaire, mensuelle ou bimensuelle), les pirates scannent ces chapitres et les traduisent ensuite en français (ou se contentent de traduire les scans américains). Pendant longtemps, les scans ont été les seuls moyens pour un fan français d’accéder à ses contenus favoris. Aujourd’hui, des groupes de fans (des « teams ») se sont organisés pour produire de façon plus industrielle ces scans. Cependant, parmi toutes ces pratiques peu scrupuleuses, certaines teams appliquent un « code éthique ». Bien que parfaitement au courant de l’illégalité de leurs actes, ils ne diffusent que des œuvres encore indisponibles en France. Ainsi, ils ne se lancent plus dans de nouvelles séries si elles ont déjà reçu une licence. Pour celles qui le deviennent, les chapitres sont supprimés au fur et à mesure. Seules les séries non licenciées restent disponibles en intégralité. Le but de ces teams plus « éthique » est de proposer aux fans français des séries qui n’existent pas encore en France et si elles le sont, de leurs proposer les chapitres le plus rapidement possibles après la sortie japonaise. Selon eux, s’ils le font c’est parce qu’aucune réelle offre légale n’existe encore. Cependant, quelles que soient les intentions de ces personnes, leurs actes sont toujours illégaux, et ils s’exposent à des sanctions pour viols de droits d’auteurs. Malgré tous les efforts des éditeurs français, rien ne leurs permet vraiment de contrôler ces pratiques, car les serveurs ou les personnes en charge de ces sites sont presque tout le temps à l’étranger, où les injonctions n’ont pas de suite.

Page d'accueil d'un site de scantrad dit "éthique"
Page d’accueil d’un site de scantrad dit « éthique »

Les arguments en faveur du scantrad

Un des arguments des amateurs de scantrad est qu’il permettrait de faire découvrir ou de populariser des œuvres auprès du public, dont une partie se tournerait ensuite vers l’achat de mangas papier. Les éditeurs ne sont pas tous de cet avis puisqu’ils n’existe aucune étude conformant ou infirmant un possible lien entre popularité en scan et nombre de ventes. De nombreuses séries ont cependant pu voir le jour en France grâce au soutien des fans sur les réseaux. Ceux ayant reçu le plus de soutien ont vu leurs ventes être à la hauteur des espérances des éditeurs. Par exemple, la série Kingdom, réputée impubliable sur le marché français à cause de son grand nombre de tomes existant doit son essor à sa publication des éditions Meian. Face à cette prise de risque et face au bide annoncé, cette série cartonnant au Japon (2e plus grosse vente là-bas), suggère un volume de ventes par tome autour des 5 000 exemplaires en moyenne. La série semble donc rentable pour son éditeur, répond à une demande de longue date de nombreux lecteurs et propose une stratégie innovante d’abonnement en communiquant de manière efficace. C’est pourquoi certaines maisons d’éditions avouent que le scantrad ne nuit pas tant que ça aux ventes des mangas papier en France. En revanche, le piratage freine le développement du marché numérique légal, qui a beaucoup de mal à démarrer.

© Kingdom - 2006 - Yasuhisa Hara - Édition Shūeisha (Japan) - Édition Meian (France)
©Kingdom – 2006 – Yasuhisa Hara – Édition Shūeisha (Japan) – Édition Meian (France)

Les offres numériques légales

Pour répondre aux envies d’immédiateté des lecteurs, les éditeurs français ont eu l’idée de recourir au simultrad. Cela consiste tout simplement à proposer une traduction légale de chapitre en simultané (ou presque) avec la sortie japonaise. Les éditeurs ou encore la plateforme française Izneo proposent au lecteur d’acheter légalement pour 0.89€ un chapitre. Encore une fois, cette solution n’est pas forcément considérée comme alléchante par les lecteurs, car elle n’apporte pas de plus-value par rapport à un site pirate proposant le même chapitre, en même temps, mais de manière gratuite, malgré le côté illégal de la chose. Les prix pratiqués paraissent encore trop élevés aux yeux de certains. En effet, un coût entre 50 centimes et 1€ peut très vite revenir excessivement cher lorsque l’on sait que de nombreuses séries dépassent les 300 chapitres. Ainsi, un fan suivant plusieurs séries à la fois ne peut pas se permettre de dépenser de telles sommes.

Dans le domaine des offres gratuites, la maison d’édition japonaise Shûeisha a tenté sa chance début 2019 avec Manga Plus, un site publiant des traductions en anglais et en espagnol des derniers chapitres de ses magazines de prépublication, notamment le mythique Weekly Shônen Jump. Cette plateforme propose aussi des séries disponibles uniquement en numérique, avec en figure de proue le nouveau hit Spy x Family, qui figure dans le top 10 des mangas les plus vendu en 2020 au Japon avec seulement 6 volumes.

L'application Manga Plus permet de lire en simultané avec le Japon les nouveaux chapitres de nombreuses séries.
L’application Manga Plus permet de lire
en simultané avec le Japon les nouveaux chapitres de nombreuses séries.

Vers un « Netflix du manga » ?

Une plateforme unifiée semblable à Netflix semble se rapprocher d’une solution selon de nombreux fans de mangas. Cette solution répondrait plus aux habitudes de consommations des fans et pourrait donc peut-être faire chuter la consommation illégale. D’autant plus que depuis 2018 au Japon, les ventes et la consommation numérique ont dépassé les ventes papier de mangas, un cap historique pour le secteur. Il existe au Japon de nombreuses applications pour smartphone en lien avec les mangas et environ 30 % d’entre elles sont gratuites. Un véritable commerce s’est donc développé autour de l’édition numérique de mangas, sans compter l’attrait que ces applications représentent pour les annonceurs. Suite à ce nouveau mode de consommation (lecture sur portable), le Japon s’organise pour lutter contre le piratage informatique. Cinq grandes sociétés productrices de mangas et jeux vidéo (Animate Corporation, Kadokawa Corporation, Kodansha Co. Ltd, Shueisha Co. Ltd et Shogakkan Co. Ltd) se sont rassemblées sous le nom de « Japan Manga Alliance » pour réfléchir à ces questions.

Malheureusement, en France, les éditeurs se heurtent à l’exclusion des mangas des formules d’abonnement, sur demande des éditeurs japonais. La croissance du secteur numérique a donc du mal à décoller.

SOURCES :

Dossier Manga : la tentation du made in France, par Benjamin Roure pour Livre Hebdo

BANDE DESSINÉE Le manga conserve la forme, par Benjamin Roure pour Livre Hebdo

https://www.lefigaro.fr/medias/le-manga-atteint-de-nouveaux-sommets-en-france-20200131

https://www.lettresnumeriques.be/2018/08/24/le-marche-numerique-du-manga-au-japon/

https://www.journaldujapon.com/2020/01/21/bilan-manga-2019-ventes-au-japon-du-neuf/

https://www.journaldujapon.com/2020/04/19/bilan-manga-2019-ventes-en-france-lextraordinaire-ascension/#:~:text=Avec%20350%20millions%20de%20livres,%C3%A9coul%C3%A9s%2C%20deux%20sont%20des%20mangas%20!

https://www.booska-p.com/geek/new-naruto-le-manga-le-plus-vendu-en-france-en-2020-n138368.html